exaspéré par des inquiétudes son corps tout le jour
s’est rappelé à elle maintenant ses bras ses jambes
son torse adoptant la position du fœtus elle dort
profondément seuls quelques mouvements brusques
témoignent de l’agitation de ses rêves parfois elle tend
le cou soumise semble-t-il à quelque tension oppressante
parfois paisible elle remue doucement les lèvres murmurant
d’inaudibles paroles

hésitant entre l’abandon pur et simple au ravissement qu’elle
m’inspire et la fiévreuse vigilance l’attention soutenue à
chaque variation de ses membres anxieux de discerner un
message que le jour toujours lui dissimule m’éloignant
m’approchant je la regarde je touche sa main ses hanches
son ventre doucement

aujourd’hui dans la nuit le compteur de nos veines dépassa
quarante ans je sais que chaque geste a toujours compté je
sais que chaque geste compte aujourd’hui j’entendis pour
la cinquième fois à la radio une voix mentionner le nombre
des humains morts du jour aujourd’hui je me suis souvenu
d’un jour ancien de mars à la une des journaux l’Europe était
en guerre les avions de l’OTAN bombardaient la Serbie je
traversais alors les larges et paisibles jardins de l’observatoire
de Greenwich je me trouvais à deux cent mètres à peine du
méridien zéro je m’émouvais du bleu du ciel je m’étonnais
de la douceur de l’air

nous sommes deux elle dort près de moi dans la chambre
je sais que chaque geste fait s’avancer mon âme chaque
geste chaque élan temporel de mon corps vers elle
est primordial