Archive for the 'variations' Category

Posté dans variations le Mercredi 7 février, 2007

midi minuit sont les deux faces d’une même pièce que d’une main
je lance et que de l’autre je rattrape rien ne les distingue mieux que
leur ressemblance leur égale position d’équilibre sur l’axe tournoyant
de mon corps qui s’avance bien trop vite sur le découpoir du jour
midi minuit sonnent et trébuchent dans ma paume d’une façon
presque semblable il se peut à minuit qu’une pendule m’engage
à partir de midi au décompte de mes pas à la revue de leur conduite
il se peut qu’à midi dans le chahut d’un bar l’angoisse me possède
ressurgie dans un mot du rêve de la nuit ce ne sont que vertiges
de la chronologie tendance au jugement aujourd’hui de la veille
dans minuit aucun nord et nul sud dans midi des deux mots pas un seul
qui soit plus rouge plus vif pas un de sa hauteur qui puisse toiser l’autre
ils sont les deux visages du même homme dans la glace si j’avance
c’est sur la route de ces deux ombilics équivoques depuis toujours
ils reviennent ponctuer ma phrase minuit midi sont les deux battants
de la porte par où je suis entré dans par où je sortirai de la nuit et du jour

Posté dans variations le Dimanche 22 mai, 2005

Démontage d’étals en place du marché.
Armatures de fer, auvents rouges pliés.
Hommes rouges criant le prix maigre à cette heure
Des tomates, des fraises, des poivrons et des fleurs.
Hommes lèvres serrant cylindres de tabac.
Passantes mains crispées sur poignées de cabas.
Passantes mains rougies par l’afflux de leur sang.
Robes courtes de mai, tissu rouge puissant.

étals

Voitures au repos ceinturant le Beffroi.
Voitures tôle rouge aux moteurs laissés froids.
Et quittant le marché via ruelle attenante,
Hors-champ répercutant sa rumeur palpitante,
Piétons, piétons nombreux dont les pas, sur la place,
Forment calme chaos de gestes qui s’effacent.
La ville tout le jour était de taille humaine.
Ville munie d’un coeur et d’un réseau de veines.

piétons

Posté dans variations le Mercredi 13 avril, 2005

Mercredi treize avril une heure du matin l’arc formé par
le toit du bâtiment moderne des halles du marché pointe
indéfiniment les pierres du beffroi c’est la nuit seuls quelques
néons municipaux projettent sur ces dernières une clarté orange
éclairage fixe non clignotant qui s’éteindra à minuit trente le vieux
beffroi n’a rien d’un phare aucun message par lui transmis n’émeut
la rétine haletante du marin dérivant de quart sous le ciel noir et qui
les mains serrées sur la barre supérieure du bastingage attend l’étoile
filante la flèche qui percera l’attente égaiera l’angoisse de son trait de
surprise

pierres

Le marin sait que tous les phares comme leurs gardiens comme
tous les hommes sont singuliers pas un seul qui projette un
message semblable à quelque phare frère figé sur quelque côte
lointaine ou même proche non la lumière soudaine intermittente
qui provient de la terre qui traverse la nuit insoucieuse des
vagues est à chaque fois fièrement unique seul celui qui
connaît la côte pour y avoir débarqué souvent trouve au
signal émis l’apaisement que procure la familiarité le retour au
pays mais moi les mains négligemment posées sur le rebord
de ma quotidienne fenêtre les yeux fixant le beffroi fixe que
puis-je encore après tant de soirées que puis-je encore
espérer de ses très faibles feux sinon la certitude que je n’ai
pas bougé que les pavés de la place sont derechef tous
désertés

terre

Demain je partirai automobile et tôt je
franchirai les stupides frontières de ce
département j’irai revoir la mer je planterai
mes pieds dans le sable et calmement mes
yeux mes yeux brillants toucheront l’horizon je
serai singulier mes pensées à nul autre ne devront leur
signal

sable

Posté dans variations le Lundi 28 février, 2005

Côtoyeur de palmiers que le ciel bleu surplombe,
Anémique passant parcourant les pavés
Où ruissellent les pluies, où tournoie la poussière,
Je vous salue et veux, avec ces quelques mots,
Vous apporter le réconfort dont vos nouvelles
Disaient le lourd besoin. Recevez, maintenant,
La promesse plurielle de mes débarquements
Aux lieux et dates où vos yeux s’ouvrent. Longuement,
J’écrirai pour qu’ils reconnaissent l’impression
D’un parcours, pour que vos mains retrouvent, tournant
Les pages une à une, le geste d’effeuiller
Tout un calendrier. Je vous souhaiterai
Courage et bonne vie dans l’île où la mer bleue
Vous fait infiniment face, dans la métropole
Où la brume et la pluie voilent infiniment
Vos soubresauts, vos torticolis angoissés.

métropole

J’essaierai d’abolir, sans cesse, dans mes lignes,
Toute matière compacte, matière incombustible,
Susceptible d’accroître votre délaissement.
Vous me raconterez les choses quotidiennes
Que vous voyez, sous le soleil de Basse-Terre,
Par exemple; vous les nommerez par le détail,
Me direz la couleur et la saveur du temps
Qui passe, celles des gens qui le passent, près de vous.
Vous peindrez les espaces que vous traversez
Et qui font le volume, par exemple, de New York.
Vous peindrez les trajets quotidiens que vous faites
Et les mots qu’il convient ou non, pour vous, de dire.
Puisque je continue de ne pas les connaître,
Parlez-moi de la vie sur tous vos territoires.
Faites-les se mouvoir par l’entremise claire,
Sans rage ni rancune de votre stylographe,
De votre singulière vitesse de claviste.

traversez

Vous dîtes que je vous fais rire, que j’ai beau jeu
De vouloir qu’on jubile alors qu’insubmersibles
Désarrois vous terrassent, et que chaque saison
Sur votre corps verse du plomb. Que vous dire ? Dois-je,
Reprenant chaque fois l’écriture de ces lignes,
Avouer que j’écris dans la fatigue du jour,
Fatigue immémoriale que des femmes, des frères
Me laissèrent en gage? Seriez-vous apaisé,
Plus enclin à poursuivre, page après page, le rythme
De mes phrases, si je me complaisais à l’aveu
De la fraternité claire du désespoir ?

saison

Je puis dire moi aussi : au désespoir nous devons tout
Ou presque, de ce que nous concevons d’écrire.
Au désespoir la densité de ce qui fut
Notre rencontre. Au désespoir cette énergie
En laquelle nous puisons encore et toujours,
À notre insu souvent, une amitié jamais
Ni ternie ni vaincue par les heurts qui l’abreuvent.
Je puis dire : désespoir, vieil amant épuisant,
Vieil ami haïssable autant que familier,
Les limites où depuis toujours tu me tiens
Depuis toujours m’enjoignent de ne pas m’y contraindre.

rencontre

Considérons, vieux désespoir, l’assommement
Où laisse ton étreinte dont je te reproche
La paresse, l’habitude. Considérons que seule
Elle donne la mesure de nos paresses.
Considérons, vieux désespoir, cet exercice
Dont je suis devenu, contre toi, l’interprète;
L’exercice sans fin qui consiste à t’étreindre
Pour mieux te disloquer, à te laisser couler
Pour bien mieux t’assécher et gagner, vieux cyclone,
Du terrain sur les lieux tes inondations,
À te laisser flétrir, vieux coup de trique bien sec,
Ma pensée ma parole pour mieux remettre à neuf
Le réseau vigoureux de leur irrigation.
Considérons, mon vieux complice, ma baderne,
La vie comme le geste qui produit ta défaite.

complice

Posté dans variations le Samedi 29 janvier, 2005

De nombreuses fois, depuis notre dernière rencontre,
je me suis tu, de nombreuses fois mes pensées s’enfuirent
vers vous sans vous atteindre, aboutirent parfois à des
fragments toujours insuffisants pour assécher mon silence,
toujours trop petits pour donner cours au temps joyeux
où je vous parlerais avec la fréquence d’un phare serein.
De nombreuses fois la vie elle-même me sembla faite de
fragments dissemblables que je tentai, en vain, de nouer.

serein

Ce fut, par exemple, au cours de l’an 1994, avec à mon crédit
trente années dépassées, la simple apparition, dans mon esprit,
du temps. Ce fut, scellée dans la voix rauque d’un ami, l’annonce
de la mort d’un autre ami précieux, atteint depuis longtemps
d’immunodéficience, et que je n’avais vu depuis plus de six mois.
Ce fut, à cette époque, le souvenir quotidien, matinal, d’une phrase,
écrite au XIème siècle, en langue d’Oc, par Guillaume d’Aquitaine :
Peu s’en faut que mon coeur n’éclate d’un chagrin mortel,
mais je n’en fais pas plus de cas que d’une souris.

rauque

Et aujourd’hui encore je pars de cette phrase.
Je ne désespère plus de l’éparpillement : je rassemble,
à votre intention et pour mon propre compte,
les éclats de ces jours anciens et disloqués. Avec goût retrouvé,
pour les dissemblances, pour le vers comme liant, comme liane,
pour la page où s’avère leur passage commun, j’accumule
mes preuves. J’accumule les preuves qui forgent la présence.
Pour vous, pour moi, des jours passés signalent un mouvement
présent. Je vous donne des nouvelles, je parle de la vie.

liane

Ce samedi 29 janvier, le jour a quelques heures encore devant lui.
Les rues sont à la joie de la lumière d’hiver et je m’interroge
sur vos journées, vos gestes du matin et vos gestes du soir.
Je n’en ai pas la moindre idée. Peut-être faudra-t-il qu’un jour
vous me parliez à votre tour, que nous nous retrouvions autour
d’une table, pour boire ou pour dîner. Ce serait bien, comme on dit,
ou devrais-je dire, plus exactement, il me semble que nous serions bien,
heureux d’être là, de parler, attentifs vous et moi à nos temps mélangés.

lumière

Diriez-vous comme moi, ouvrant les yeux sur une chambre,
que vous êtes, chaque matin, assailli par l’idée de l’inachèvement?
Compteriez-vous, apothicaire, vos actes de vraie joie spontanément
lancés vers l’autre afin de, peut-être, en fin de compte, le compter
au nombre minuscule de vos amis aimés, de vos femmes chéries,
lancés pour que le temps mental et kilométrique qui vous sépare
s’abolisse, ce temps pourtant si court, si proche d’un fétu
de paille, et si loisible d’enflammer ? Je travaille, me dîtes-vous,
je travaille à mieux vivre, donner la préséance à l’empoissonnement
d’une ardente solitude. Je travaille, vous dis-je, au même dessein.
Je travaille continûment à reproduire la joie de vivre.

apothicaire